Nouvelle 1° prix concours Philémon 2007...
* * *
Chico Rocca se cache le nez dans la capuche
de son anorak, et attaque l’ascension des étages.
* * *
Agé de dix-neuf ans, il pouvait passer pour un faux
maigre. Souple et élancé, des muscles longilignes saillaient pourtant sur une ossature solide. Ses traits harmonieux, ses yeux noirs, un peu écartés, sa bouche fine et symétrique, son physique
nonchalant et typé faisait se retourner les filles sur son passage. Comment n’aurait-il pas pu s’en rendre compte ? Il ne forçait pourtant jamais son allure naturelle. Il n’était pas du
genre à « taper sa frime ». Tous ses mouvements semblaient couler de source et il inspirait confiance au premier abord. Un atout naturel. Son prof de français lui avait dit qu’avec un
visage honnête comme le sien, il ne pouvait que réussir.
* * *
* * *
Le père de Chico Rocca était d’origine espagnole. Il
avait fui la guerre civile, et avait trouvé du travail en France comme chauffeur de bus. Il avait eu trois enfants avec sa femme, trois garçons. Et, depuis ce jour où excédé par des voyous qui
rançonnaient les voyageurs de sa ligne, il avait défoncé le crâne d’un jeune à coup de batte de base-ball, le couple avait volé en éclats. Enfin… peut-être était-ce le contraire… Excédé par sa
femme, il s’était défoulé sur ce pirate de la ligne 144. En tout cas, ça faisait bientôt cinq ans qu’il était parti avec une autre femme.
De coups de cœur, en coups de dés
Des coups reçus, des coups
donnés
Des gribouillis et des ratures,
Et des actions contre nature,
Tirer un trait une dernière fois,
Une cloche sonne, mais ça ira.
Je serai prêt quand elle viendra.
Quelques semaines plus tôt, il avait envoyé une maquette de ses morceaux à une maison de
disques. Fallait y croire. Il voulait pouvoir vivre de son truc. C’était maintenant ou jamais. Il avait drôlement progressé, lui aussi le sentait. Chaque fois qu’il se produisait en concert avec
son DJ et quelques musiciens, ils remplissaient les salles. La presse locale était même venue chez lui l’interviewer, et prendre des photos. Chico Rocca commençait à se faire un nom dans le coin.
Il était devenu la star de la cité. Pour passer la vitesse supérieure, il voulait faire un disque qui serait mis en vente partout, bénéficier d’une promo, se produire dans des salles plus
grandes… Pour ça il lui faudrait le soutien d’une major. Qu’on lui fasse confiance. Que le vent tourne, un peu… Alors il attendait… Un coup de fil… une lettre… qui ne manqueraient pas
d’arriver.
Et tout le monde avait une anecdote personnelle à raconter…
* * *
Après le neuvième étage, Chico Rocca commence
à fatiguer. Une porte, la sonnette, la veilleuse, une autre porte, une autre sonnette, le conduit des poubelles, et à nouveau la rambarde. Une porte, la sonnette…. Il sent le sang qui frappe dans ses tempes. Il se refuse pourtant à ralentir son ascension. Machinalement, il scande quelques phrases sur le rythme
régulier et lent de son pas. Le soleil pénètre mieux dans les étages élevés. Parvenu à la coursive du dixième, il s’autorise quand même une pause. Il s’accoude au muret de béton. De là, il
aperçoit le parking. Certaines voitures, pneus crevés, partiellement désossées, n’ont pas bougé depuis des années, elles font partie du paysage. Plus loin, le petit lac d’agrément censé décorer
la cité d’une touche champêtre, croupit sous le soleil déclinant. L’eau sale est un œil borgne qui le guette. Allez ! Encore un effort, bientôt la fin. Parfois la tristesse le recouvre comme
un linceul.
- « Allo ? bonjour, pourrais-je parler à M. Chico Rocca s’il vous
plaît…
* * *
Chico Rocca est en avance. Il a trouvé de suite le large boulevard. Devant l’immeuble cossu
qui abrite les locaux de Tommy Music, il fait les cent pas, mettant de l’ordre dans ses idées. L’euphorie que lui a procurée le coup de téléphone de Gaillard est retombée. Il est de nouveau
maître de ses émotions. Enfin, à peu près.
À l’accueil, on lui demande son nom. Une jolie hôtesse souriante. « Il » est en rendez-vous,
« il » ne va pas tarder à se libérer. On le fait patienter. Dans le hall d’entrée, il y a une petite pièce d’eau qui glougloute. De fausses plantes vertes autour d’un énorme écran télé
qui diffuse des clips en boucle. Aux murs, des dizaines de disques d’or. Il se sert un café à la machine, son estomac glougloute aussi avec la fontaine. Juste comme il jette sa timbale dans une corbeille, la fille de tout à l’heure vient le chercher et le conduit
par un dédale de couloirs au bureau de Thierry Gaillard. Chico aurait bien aimé avoir eu le temps d’aller se brosser les dents…
- « Bon, vous avez l’intention de me faire faire
un disque ? » coupa-t-il un peu sèchement dans les digressions du directeur artistique.
- « Oui… Heu… c’est peut-être un peu prématuré
pour se prononcer… là, on a bouclé les sorties pour les six prochains mois… On travaille aussi sur le Midem, dans deux mois… » La voix avait baissé sur un ton de confidences ultra secrètes.
« Tu sais, nous, on travaille sur du long terme. Les budgets d’albums ne se débloquent pas comme ça… Surtout en ce moment… Je voudrais être sûr
que tu bénéficies d’une bonne promo… Dans quelque temps, on travaillera sur un concept, un visuel… Tout l’aspect marketing… Puis il faudrait une trentaine de titres tu vois ? Qu’on
puisse faire le tri… ». Il était reparti. Rocca aussi en quelque sorte, mais pas vers le même endroit. Sans s’arrêter de parler, Gaillard jeta un coup d’œil sur le dossier de presse que Chico lui
avait tendu en s’asseyant.
- « Bon, c’est pas mal tout ça… je te propose qu’on se revoie bientôt. Envoie-moi tes maquettes dès que
tu as du nouveau matériel… Continue à travailler, Chico… C’est bon tout ça. Je te tiens au courant hein ? C’est grâce à des mecs comme toi qu’on existe tu sais ? Continue à bosser
là-dessus… Ok ? Je te rappelles… »
- « Allez, on garde le contact hein ? »
- « Et pour mes frais ? » demanda Chico Rocca la main sur la poignée de la
porte.
La pendule marquait 14 heures 25. Fallait pas rêver.
* * *
Une faible brise fait
frissonner la fourrure de sa capuche. Sa main triture dans sa poche les poils de la brosse à dents. Au loin, une moto hurle de tous ses cylindres jusqu’au prochain feu rouge. Chico Rocca est
parvenu maintenant sur le toit de l’immeuble. Il est debout sur le rebord du ciel. Le soleil plonge derrière l’horizon. Il va se faire voir ailleurs.
- « Oui… Heu… Vois ça avec Mélanie à l’accueil… d’accord ? À plus
hein ? » Chico traversa les couloirs jusqu’au hall d’entrée. La télé
débitait toujours les clips pour les fausses plantes vertes.
Thierry Gaillard se leva. Déjà pressé d’en finir.
- « Ah ! Chico… comment ça va ? »
Le type est assez jeune, un peu enveloppé, il se lève pour lui serrer la main.
- « Bonjour, ça va bien… et vous ? » Il le reconnaît maintenant. Il doit
être le fils de Philippe Gaillard, le célèbre présentateur télé, il se ressemble comme c’est pas possible. Mêmes yeux clairs aux paupières retombantes, mêmes lèvres lippues, même implantation de
cheveux… Saisissant.
- « T’as trouvé facilement ?
- Nickel…
Rocca était trop objectif, trop lucide.
- Je suis content de te rencontrer, fallait vraiment qu’on se voie. Comme je te disais au
téléphone, j’ai adoré ta maquette… On sent qu’il y a un vrai truc là-dedans… »
Chico remarqua les traces blanches de salive aux commissures des lèvres, il eut un haut le
cœur. Il avait l’impression d’être devant son écran télé à regarder les informations… avec un Philippe Gaillard un petit peu plus jeune. Les yeux du fils ne le fixaient jamais. Ils semblaient
chercher un prompteur invisible. De toute façon, son regard était dissimulé sous des paupières épaisses, illisible. Le visage grassouillet de Thierry Gaillard suait tranquillement. En pleine
digestion. Par endroits il avait des taches de mycoses, une mauvaise qualité de peau. Ses mains déplaçaient sans cesse les objets sur le bureau qui disparaissait sous des projets en cours.
Photos, Dossiers, factures, Piles de CD formaient une architecture anarchique et toujours en travaux. Rocca ne l’écoutait plus. Il se disait que la vie était vraiment une belle tartine de merde
et qu’il avait eu une grosse tranche. Il pensait à toutes les conneries qu’on racontait sur la volonté qui vient à bout de tous les problèmes, les vertus du travail, la passion et la foi dans son
boulot. Il pensait à ses potes du groupe qui devaient prier pour lui en ce moment, à sa mère qui pédalait dans la choucroute, à la cité du bonheur… Et il y avait ce serpent, là, en face de lui,
qui le baladait depuis un quart d’heure, insidieux, sournois.
Et le voilà parti dans un long monologue comme quoi la politique de la maison c’est
d’encourager les nouveaux talents… Qu’ils accordaient chez Tommy Music un soin particulier au « suivi » des artistes de demain… Il évoqua longuement les difficultés actuelles des
majors, avec Internet, les téléchargements qui faisaient beaucoup de mal, les coûts de production… faramineux.
-
« Maintenant tu sais, on fonctionne presque en flux tendu, pas de stocks, et puis les titres n’ont qu’une durée de vie très limitée… c’est un peu la faute des radios tout ça… Le marché se
rétrécit de plus en plus… »
- Oui c’est moi.
- Oui, bonjour, je me présente, Thierry Gaillard, Directeur artistique chez Tommy music.
Voilà… Oui, hum… je propose qu’on se tutoie de suite, Ok ? ça nous fera gagner du temps hein…
- Ouais, j’ai écouté ton CD, et j’avoue que j’ai été bluffé.
- Ah ?
- Oui, j’étais ce matin en réunion avec le chef de projet Michel Nicolas, nous serions
vivement intéressés pour te rencontrer. Tu es sur Paris… ?
- Non, mais je peux me déplacer.
- Bon. C’est cool… Oui, ton CD a un peu tourné dans tous les bureaux chez nous, à Tommy
Music… J’ai eu des super retours, tout le monde a a-do-ré… Tes lyrics, c’est gé-nial !… Il y a une profondeur, tu vois ? un vécu, non, vraiment c’est gé-nial.
- Ah ?
- Oui ! Un pur talent d’écriture. Ça se sent de suite… Bon, bien sûr au niveau de la
prod, c’est qu’une maquette, ça s’entend, hein… mais je suis sûr qu’il y a un truc à faire. Qu’est-ce que t’en penses ?
- Ecoutez… heu… écoute… là, heu… je suis un peu surpris… mais bien sûr ça m’intéresse, vous
avez l’intention de me faire faire un disque ?
- Il faut qu’on se rencontre… Tu as d’autres matières en réserve ?
- Ben oui… Je travaille sur des trucs, Il doit y avoir une vingtaine de titres… mais c’est
pas encore abouti, v… tu vois ?
- Ecoute, on se voit vendredi prochain… 14H à mon bureau, ça te va ?
- Ben, OK ouais…
- Au fait, pour les frais, garde tes justifs… OK ? On se voit vendredi, à
plus…
- Ouais à plus…
- …
* * *
– « Je connais quelqu’un qui a rencontré aux States un ami intime
d’Eminem… »
- « L’autre jour au concert de MC Solaar, j’ai été invité dans les loges… Super cool le
Solaar… Le concert a déchiré grave…
- Ah bon ? »
Il avait appris à écouter les histoires des autres. Il savait qu’avec toutes ces histoires,
vraies ou fausses, les autres voulaient juste qu’on les aime. Qu’on fasse un peu attention à eux quoi. Il y avait juste un truc qu’il ne pouvait pas dire dans sa cité, c’était que lui, son idole, c’était Franck
Sinatra. Ça, personne n’aurait compris, on l’aurait automatiquement traité de « tarlouze », c’est sûr. Pourtant, Chico adorait « The Voice ». Sa manière bien à lui de swinguer
ses mots devant cinquante instruments, sa nonchalance blasée, sa réputation sulfureuse de mafioso, tout collait quoi. Dès qu’il entendait les premières mesures de « I got you under my
skin » ou de « The lady is a tramp », il retrouvait le sourire. Il y avait un autre truc dont il ne pouvait pas parler non plus, c’était que sa mère devenait cinglée.
Mais là, ça venait de lui. Alors il repartait dans ses rimes. Des calepins entiers. Il ne gardait que le meilleur. Les mots qui sonnent. Il épluchait Brassens, Brel, Gainsbourg, ceux qu’il appelait les maîtres de la
métrique dans la science de la poésie chantée.
Et puis Baudelaire, Boris Vian…
Il espérait sortir de sa bauge. Pas pour dénigrer, non, il ressentait même une sorte de fierté
pour son milieu social, un truc débile cette fierté, d’ailleurs. Elle légitimait l’existence minable, les privations, les frustrations. Il s’en rendait bien compte. Fierté plutôt déplacée à vrai
dire, mais qui contrecarrait l’envie. Un truc bizarre…
Pour lui, c’était un peu différent. En quelque sorte, il sortait un peu du lot. Oh ! à
peine estimait-il… Un jour, dans un atelier d’écriture, il avait attrapé le virus des mots. La poésie, la littérature lui avaient fait goûté à l’air des cimes… et ça, ça rendait irrespirables les
effluves de la cité du bonheur. Parce qu’un jour, il avait eu accès, grâce à ses lectures, aux questions essentielles, il s’était mis, lui aussi, en quête du bonheur. Il avait trouvé une clé, et
il cherchait maintenant une porte à ouvrir.
Le plus gênant pour lui, c’est qu’il devait toujours répondre à la même question.
« Alors Chico, toujours la musique ? ça en est où alors… ?» C’est vrai, que pouvait-il répondre à ça ?
La mère de Chico, Solange, s’était mise à la colle avec un autre homme quelques mois après
les événements du bus. Elle n’avait pas encore 40 ans, fallait comprendre aussi. Tous les deux, ils avaient même essayé d’avoir un enfant, mais le bébé n’avait pas vécu.
C’est depuis, que sa mère n’allait plus bien du tout.
Elle était revenue de la maternité avec un poupon dans ses affaires et s’était mise à jouer
à la maman avec son poupon. Elle lui parlait comme à un vrai bébé. Gazou gazou… pipi popo… Tout le toutim. C’était pathétique de voir ça. Elle le promenait tous les jours en poussette dans le
quartier, lui donnait des biberons et lui changeait ses couches. Chico avait beau lui répéter d’arrêter ses conneries avec son poupon, rien n’y faisait. Quelque chose s’était déréglé dans sa
tête. Trois ans que ça durait. Le pseudo papa n’avait pas demandé son reste. Evidemment. Non, le tableau de famille n’était pas reluisant. Son frère aîné, Fernand avait 25 ans. On le voyait rarement.
Quand il passait, il laissait sur la table une liasse de billets roulée avec un élastique, puis disparaissait pendant six mois de plus. On ne savait pas trop ce qu’il faisait. « Des
affaires » disait-il. Les flics régulièrement montaient jusqu’à l’appartement. Eux aussi voulaient en savoir plus sur le genre d’affaires que faisait Fernand. Personne n’était en mesure de
les renseigner. Paulo, son frère cadet était un peu en manque de père et de repères.
Il rentrait le soir à plus d’heures, les yeux rougis par les joints qui circulaient de mains en mains, en bas, à la « cité du bonheur ». Hormis quelques groupes de Rap hard-core
américain, et les résultats du foot de la semaine, il ne s’intéressait pas à grand-chose le Paulo. Si, pourtant, il questionnait souvent sa mère à propos de son arrière grand-père, Pépé Jo qui
avait fait la guerre de 14 soi-disant. C’était devenu obsessionnel, chez lui. Qui donc était ce Pépé Jo qui était mort centenaire, qui était passé au travers de deux guerres, et qui était son
arrière grand-père ? Il se cherchait une filiation. Il montait à l’arbre généalogique. Un sacré bazar cette famille ! Mais Chico s’en foutait. Lui, il voulait juste sauver sa peau. Réussir.
Coûte que coûte. Quand il rentrait à l’appart, il faisait mine de ne pas voir sa mère qui racontait l’histoire de « coco le croco » à son poupon. Il filait directement à la salle de
bain pour se brosser les dents. Ça l’aidait à réfléchir de se brosser les dents. Une sorte de Yoga bucco-dentaire. Lorsque M. Minvielle lui avait demandé ce que ça représentait pour lui, d’écrire, il lui avait répondu que
c’était comme de faire voler un cerf-volant dans la brise de la vie.
– « Tempêtes ou accalmies, le cerf volant ne dois pas tomber, vous comprenez, je suis
suspendu à ce fil… » avait-il ajouté. « Un peu alambiquée comme réponse… » avoua-t-il à son reflet dans la glace de la salle de bain. « Tu as encore voulu faire ton spirituel
hein… ? » Il empocha sa brosse à dents, et s’enferma dans sa chambre, casque sur les oreilles, hochant la tête, il mesurait des vers sur un instrumental.
Chico, d’un pas lent mais bien rythmé, gravit les étages. L’odeur d’en bas s’est
dissipée, laissant l’air des paliers à des bouffées de graillon. La popote de familles nombreuses. Il n’a pas besoin de compter les étages.
Il ne se séparait jamais de sa brosse à dents. Dix, quinze fois par jour, dès qu’il trouvait
un point d’eau, Chico se brossait les dents. Une manie.
À 13 ans, sa mère, qui allait encore à peu près bien à cette époque, lui avait fait suivre
pendant les vacances de printemps un atelier d’écriture. Surtout pour ne pas qu’il traîne dans les coursives. Depuis, Chico n’avait plus cessé d’écrire.
Plus tard, quand il avait eu l’air d’avoir l’âge, il s’était glissé parmi un flot
d’étudiants pagailleurs. Comme une abeille attirée par le sucre, il s’était introduit dans un amphi de la faculté de lettres. Juste de l’autre côté de l’avenue qui jouxtait « la cité du
bonheur » comme il l’appelait. Depuis le début de l’année universitaire, Chico Rocca suivait avec assiduité les cours de M. Minvielle, comme ça, « en mercenaire », sans s’être
jamais inscrit nulle part. M. Minvielle n’était pas tombé de la dernière pluie, il avait eu vite fait de repérer parmi la cinquantaine d’étudiants de son cours ce jeune échalas au regard sombre
qui buvait ses paroles comme si sa vie en dépendait. Un jour, à la fin d’un de ses cours magistraux sur le naturalisme et le réalisme dans la littérature du XIX° siècle, il avait rejoint le
pseudo étudiant qui se faufilait à la sortie de la meute.
-
« Pourquoi faites-vous ça ? » Interrogea Chico, l’œil par en dessous.
- « Bah… Il n’y a rien d’extraordinaire… Vous me semblez motivé
c’est tout… et puis je ne sais pas… mais… vous avez l’air de… enfin… disons que je vous trouve une tête sympathique. Vous avez un visage honnête. Voilà. Vous allez sans doute réussir avec un
visage honnête comme ça. »
- « Excusez-moi jeune homme, vous êtes inscrit dans quelle filière ? »
avait-il demandé. Chico avait bafouillé pour gagner du temps. Quand le gros de la troupe eut quitté l’amphi, il avait joué franc-jeu.
- « Je suis inscrit nulle part, monsieur, c’est juste que la littérature m’intéresse
beaucoup. J’écris des textes… Je chante dans un groupe de rap… » La fin de sa phrase avait été presque inaudible.
- « Tiens, vous écrivez des textes… Vous êtes chanteur…
-
Ecoutez, ne vous fatiguez pas, je ne suis pas en règle avec l’administration… je le sais, et vous aussi. Je reviendrai plus… c’est simple… » Il avait horreur d’être pris les doigts
dans le pot de confiture, et surtout, surtout, il voulait continuer à ne rien devoir à personne.
- « Enfin, jeune homme, ne vous emballez pas… Moi, vous savez, un de plus, un de moins, ça ne change pas
grand-chose… » En fin psychologue, il toussota dans sa main. D’emblée, il avait senti chez son interlocuteur une grande sensibilité, un écorché vif fier comme un espagnol. Il ne voulait pas
l’effaroucher. « Bon… écoutez, reprit-il, votre problème avec l’administration là… Ce n’est pas si grave que ça, moi après tout j’en ai rien à faire… n’est-ce pas ? Continuez à venir si
vous le souhaitez, ce n’est pas moi qui sonnerais l’alarme. Par contre amenez-moi quelques-uns de vos textes la prochaine fois… »
UN PLAN DE CARRIERE
Le rez-de–chaussée de la barre d’immeubles était une putréfaction. Des poubelles éventrées
s’entassaient contre les murs tachés de coulées douteuses. Ferrailles tordues, meubles de guingois, batteries de voitures, des débris de toutes sortes jonchaient le trottoir. Les huisseries des
portes avaient bien du mal à retenir les derniers éclats de vitres et il ne restait rien de ce qui fut jadis des rangées de boîtes aux lettres. Dès l’entrée, l’odeur vous saisissait les narines,
pour ne vous lâcher que le deuxième étage atteint. Une odeur de décharge publique.