C’était un dimanche. Dans la somnolence qui précède l’éveil, déjà, il souriait. Il écouta la respiration régulière de sa femme lovée
dans son cocon de rêves, juste à côté de lui. Quel plaisir d’avoir le temps. Quel bonheur de se laisser bercer par le ressac apaisé de son souffle. Quelle clairvoyance de savoir l’apprécier. Il
souriait. Aujourd’hui pas de labo… (Les jours ouvrables, il était chef de service dans un secteur de technologie de pointe. Sa partie : Les tors.
Il supervisait la fabrication de fibres optiques qu’il fallait enrouler entre elles pour former de minuscules ressorts. Il était redresseur de tors en quelque sorte. Ça ne s’invente pas…).
Aujourd’hui, il n’avait pas l’intention de redresser quoi que ce soit. C’était dimanche. Il constata sous les couvertures une vague érection. Un peu trop vague pensa-t-il pour réveiller sa femme.
Après tout, elle avait bien droit à sa grasse matinée. Depuis son lit, il télécommanda le volet roulant, histoire de voir quel temps il faisait dehors. Une lueur grise pénétra dans la chambre. Une
légère brise faisait onduler les feuilles du boulot devant la fenêtre. Sans doute une belle journée. On allait laisser venir. Les yeux entrouverts, il se laissa bercer par le balancement des
branches et faillit se rendormir. À l’instant de basculer, il écarquilla les yeux. Il venait de voir passer devant la fenêtre un masque qui disparut aussitôt. Qu’est-ce que c’est ce truc ?
chuchota-t-il. J’ai la berlue ou quoi ? À nouveau le masque réapparut. Plus lentement cette fois, il se tourna vers l’intérieur de la chambre et le regarda. C’était un visage brun cuivré, figé
dans une expression mystérieuse, le genre de ces masques vénitien, mais en plus laid. Une touffe de cheveux noirs dépassait de la partie supérieure. Le
visage hermétique disparut vers la droite.
- Putain il y a quelqu’un dans le jardin !
S’exclama–t-il. Cette fois il était tout à fait réveillé. Il se leva d’un bond et vaguement inquiet s’approcha de la fenêtre. Il sursauta. Le masque
était là, derrière le carreau, face à lui. Des yeux bougeaient, humides et scrutateurs dans les orifices. Tout de suite, il réveilla sa femme.
- Il y a quelqu’un… Il y a quelqu’un avec un masque… là… À la fenêtre…
- Humphh…
- Je
te dis qu’il y a quelqu’un… Réveille-toi bon sang…
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Laisse moi dormir…
- Mais regarde au moins…
Le personnage souriait maintenant dans l’encadrement. Il avait
relevé son masque sur le haut du crâne et souriait de toutes ses dents. C’était un homme. Assez jeune, bronzé, avec un regard bleu pur frangé de cils noirs, beau.
- Mais c’est Jean-Phi ! l’entendit-il s’exclamer.
- Jean-Phi…?
Ils
étaient tous les trois autour de la table de la cuisine. Elle avait la voix encore un peu empâtée de sommeil. De longues boucles de cheveux élastiques encadraient son visage. Elle était cintrée
dans le kimono de soie qu’il lui avait offert pour son anniversaire. Radieuse, elle riait en mordant ses tartines. Il y avait de quoi. Jean-Phi, c’était l’ami d’enfance… Le copain de lycée… Celui
que lui ne connaissait pas. Celui d’avant… D’avant eux… Celui qui finit toujours par débarquer un jour ou l’autre. Ah ! il était parfait le
Jean-Phi, en d’autres circonstances il aurait même pu le trouver sympathique. Il se tenait bien franc sur son tabouret, sirotant son café, l’air de ne pas vouloir déranger. Il était beau. D’une
beauté presque douloureuse. Et avec ça, une adresse toute particulière à l’ignorer, lui… royalement. Il revenait de voyage. La Réunion. C’est pour ça qu’il était aussi bronzé. Il avait eu l’idée
de venir la voir. Lui passer un petit bonjour amical. Et il avait bien fait s’était-elle écrié. Quelle bonne surprise… Oui, quelle surprise en effet… Allez, la journée est fichue va… Tu parles
d’un dimanche… Sûr qu’il en avait pour un moment avec ses histoires de grand voyageur. Et toutes celles à se raconter… Depuis le temps qu’ils ne
s’étaient pas vus… Ça fait combien déjà ? 15 Ans ? Tu parles d’un bail. Tout à l’heure, je te mets mon billet qu’ils vont nous attaquer le refrain sur l’air de : « Tu te
rappelles quand… ». Et elle. Si joyeuse ce matin. À boire ses paroles, à le regarder par-dessus son bol, à tordre son épaule vers l’avant, à faire sa coquette…
Bon, c’est pas tout ça mais… Il va rester jusqu’à quand le
bellâtre avec ses yeux grand bleu et ses bonnes manières ? Il fallait le prévoir pour dîner ?
Pour l’instant, il essayait de faire bonne figure. Le mari ouvert,
libéral, compréhensif. Il refit du café. En remplissant à nouveau les bols, il s’aperçut que son annulaire chauffait. Juste à l’endroit de l’alliance.
- Jean-Phi, tu te souviens le jour où nous étions partis en stop
pour la Bretagne… ?
Et allez donc…
Elle riait. Ses yeux débordaient d’étincelles. Sa voix faisait des loopings dans les octaves. Puis son peignoir
commençait à bailler sérieux sur la chair de sa poitrine.
- Bon, moi je vais aller
chercher le journal hein… Faites comme chez vous Jean-Phi… Il quitta la pièce avec un sabre d’acier en travers les poumons.
Une fois dehors, il essaya de se calmer. Inspiration expiration…
« Faites comme chez vous… » Non mais je vais pas bien moi ! Je n’avais qu’à directement lui montrer le chemin de la chambre… Il envoyait des coups de pieds rageurs
sur les gravillons du trottoir qui valdinguaient en hurlant de douleur. Il se maudissait. Autant pour être incapable de contrôler la spirale de la jalousie, que de se retrouver dans une situation
aussi scabreuse. Inspiration, expiration… On se calme. Il faut lui faire confiance voyons… Elle peut pas me faire ça. Il poussa la porte du tabac presse au coin de la rue. « Ce connard
avance masqué… J’aurais jamais dû quitter l’appartement… Elle va lui céder… » Il sortit son porte-monnaie de sa poche gauche. L’alliance était brûlante…
Pour montrer que tout était normal, il était quand même allé
chercher le journal. Je sais rester maître de mes émotions… Je vais lui montrer combien je peux être magnanime… Il poussa la porte de l’appartement, les nouvelles sous le bras et dans
les yeux de gentilles envies de meurtre.
- Hé oh… Où vous
êtes ?
Dans le salon, il tomba sur sa belle-mère.
- Ha, vous êtes là vous… ? Je n’étais pas prévenu… Mais quand êtes vous
arrivé ?
Il ne l’avait jamais vu aussi pomponnée. Le carnaval continuait. Mise en
plis caramélisée, bijoux massifs, maquillage en trois couches, parfum outrancier. Il n’en croyait pas ses narines. Elle ne prit pas la peine de répondre. D’ailleurs elle ne pouvait pas, elle
souriait si loin dans les joues, que sa bouche était tendue à craquer. Il y avait dans cette grimace quelque chose de diabolique. Tout laissait soupçonner dans son attitude une conspiration
machiavélique destinée à le perdre. Et puis pourquoi faisait-elle la poussière avec un balai dans les rayonnages de sa bibliothèque ? Quelque chose ne tournait pas rond… Non… C’était pas
normal ce qui se passait ce matin. Il passa ses doigts dans sa barbe naissante. Il commençait à avoir du mal à rester magnanime… Puis il entendit des rires dans la salle de bain…
D’un bond, il fut à la porte. En posant la main sur la poignée, il
eut le temps d’apercevoir son alliance, incandescente. Ils étaient là. Tous les deux. Auréolés par la buée de la douche, éclairés par la lumière vive. Ils se regardaient dans le miroir. Elle
était vêtu d’une serviette éponge enroulé sur les seins, recouvrant à peine le haut de ses cuisses. Lui, derrière elle, juste derrière, torse nu, avait posé sa tête dans le creux de son cou. Ils
se souriaient. Leurs dents étaient resplendissantes de blancheur. Ses yeux à lui, d’un bleu de sang, suçaient son reflet à elle. Elle invita son bras droit sur l’autre épaule en faisant mine
d’admirer sa belle montre. Tiens il porte sa montre à droite cet enflé ! Elle minaudait dans son oreille comme quoi c’était vraiment une montre magnifique, et une montre suisse en plus, et
tout et tout… Et lui, hochait délicieusement la tête… Elle posa sa joue dans le creux de son coude, et ils continuaient à s’admirer, collés l’un à l’autre, là juste devant lui ! Dans sa
salle de bain ! Et ils ne semblaient même pas s’apercevoir de sa présence. Leurs sourires étaient éblouissants.
Du ciment frais coulait maintenant dans sa gorge, emplissait ses
poumons, entourait le cœur et serrait, serrait… La douleur était atroce. Il sentit monter de son ventre une convulsion de violence brute. Une furieuse envie de les étriper. Tous les deux. À la
machette. Surtout lui. Juste un petit bain de sang pour effacer cette vision d’horreur… Il sentit sa belle-mère dans son dos qui continuait à sourire. Il différa le massacre à une date
ultérieure…
- Enfin… Surtout vous gênez pas… Finit–il par dire d’une voix
qu’il aurait voulu beaucoup plus menaçante mais qui n’eut pour effet que de déclencher le fou rire de sa belle-mère. Puis tous les trois y allèrent de leurs rafales. Ça rebondissait sur les
faïences provençales, ça gondolait dans la buée en suspension, ça tournoyait dans les brosses à dents, ça faisait de l’écho dans les tuyauteries… Ces rires faisaient mal. Dieu qu’ils faisaient
mal. Des lames de rasoirs à la figure. Des patins à glace qui zigzaguaient sur son amour-propre. Et encore l’amour propre… Ça n’aurait pas été trop grave, il aurait pu s’arranger, ravaler… Mais
Le bloc de béton dans sa cage thoracique, la jalousie… Elle dévastait tout. Bientôt, il ne serait plus qu’un petit tas de cendres. Un petit tas volatil qui chercherait un tapis quelque part pour
se cacher dessous. Incapable même de pleurer… En se prenant la tête à deux mains, il vit que son alliance fumait. La douleur dans sa poitrine était insupportable. Et ils riaient, ils riaient,
comme des crécelles, comme des machines…
Il se redressa brusquement. Le réveil sonnait et se moquait de
lui. Il était sept heures, comme tous les jeudis, et sa femme était déjà levée.